par Armand Epiney

 


Sierre, ce 21 février 1967

L'argent ne fait pas le bonheur mais il y contribue, dit le proverbe. Si j'avais une certaine somme d'argent à ma disposition, commen m'y prendrais-je pour qu'elle contribue à mon bonheur?

Quel serait mon comportement si j'entrais en possession d'une certaine somme d'argent? Question fort embarrassante si l'on parle de millions de francs. Question plus simple pour une somme plus modeste. Je ne me suis jamais trouvé dans de telles situations mais j'en rêve parfois.

Je rêve d'avoir réussi un treize au Sport-Toto; un seul treize sur des milliers de pronostics! Un vrai conte de fée! Oyez plutôt: deux cents billets bleus (peut-être sont-ils plutôt gris? Je ne puis vraiment l'affirmer puisque je les reçois le plus souvent en pièces détachées). Deux cents billets, dis-je, tombant d'un seul coup dans mon escarcelle. Somme rondelette, pardi! Elle va arranger mes affaires.

Que vais-je en faire? Père de trois enfants, j'ai une maison à amortir, un coin de terre à acquérir. De quoi engloutir mon magot. Ne dit-on pas: "qui paie ses dettes s'enrichit"? Je verse donc un important montant en paiement de ma dette hypothécaire. Comme je suis volontiers vigneron durant mes heures de loisirs, je vais rendre visite au propriétaire d'une fort belle vigne dont j'espère en faire un terrain à bâtir. Après quelques palabres, le marché est conclu et je paie comptant.

Et pour faire comme tout le monde, j'achète une voiture, pas une "Mercédes" bien sûr, j'opte plutôt pour l'auto utilitaire dont j'ai oublié la marque (!) Elle est spacieuse et a fort belle allure... sur ses quatre roues. Quelle joie pour mes enfants! Je ne connais pas encore l'opinion de mes voisins.

Comme cette fortune n'a pas encore endurci mon coeur, je sème un billet par-ci, un billet par-là. L'église paroissiale, les pauvres du quartier, les missions ne sont pas oubliés. Un dernier billet est réservé à une fête familiale que je veux grandiose et à laquelle sont conviés père, mère, frères et soeurs. Je ne me connaissais pas aussi prodigue!

Je dresse un bilan: mon capital se monte encore à septante billets. Il faut penser aux études, à l'apprentissage, aux moments difficiles, à la maladie, aux vieux jours (encore faut-il que Dieu nous prête vie). C'est pourquoi je me rends à la banque où je me fais établir un livret de dépôt.

Voyez comme j'ai judicieusement utilisé l'argent de mes rêves!

J'achète un paquet de cigarettes. Le marchand de tabac me tend le traditionnel bulletin du Sport-Toto. Qui sait? Cette fois sera peut-être la bonne.