par Armand Epiney

 


Ayer, ce 26 septembre 1955

Tout est silence et calme dans cette belle nuit du 14 septembre. La lune, de ses rayons argentés, lèche le faîte des monts. Sur la moraine, une petite cabane est sise, telle une oasis au centre d'une région désertique.

Pierre et Edouard, deux fameux chasseurs de chamois, sont assis près du foyer. Carabines, piolets, jumelles: tout est prêt, car demain, c'est l'ouverture de la chasse.

"Il y en a cinq au Clos des Rochets, je les ai vus lorsque la nuit tombait. Les deux femelles et leurs petits paissaient tranquillement sur la pente gazonnée, près du pierrier. Le cinquième, un vieux mâle, était couché vingt mètres plus haut." Et Edouard d'ajouter avec malice: "Demain, à l'aube, il recevra le Bulletin officiel!"

Entre deux gorgées de glacier, Pierre, le plus expérimenté des deux, étale son plan de chasse: "Tu te mettras à l'affût à droite du col. Comme il te faudra deux heures de marche, je ne les surprendrai pas avant sept heures." Tout en jouant le rôle de rabatteur, Pierre risquera, avec un peu de chance, un bon coup de fusil.

Le soleil s'est levé; le glacier étincelle de mille feux. Là-haut, entre deux rochers, Edouard attend; son coeur bat fort et ses mains ont un léger tremblement: la battue va commencer. Soudain "Pan"! "Pan" répond l'écho. Puis un second suivi d'un troisième coup de fusil: Pierre remplit sa mission. Du fond du gouffre, quatre chamois bondissent, souples et forts comme des ressorts d'acier. Les voilà dans un couloir. Se croyant en sûreté, ils s'arrêtent. Un nouveau coup se fait entendre. Un chamois, cruellement atteint, tente un dernier sursaut puis s'écroule, sans vie.

La nuit étend son ombre sur toute chose. Sur le sentier de la moraine, deux hommes avancent lentement. Le grand chamois mâle n'ira plus se reposer au "Clos des Rochets".

Près du glacier suspendu, une mère chamois lèche son petit. Près d'elle, un orphelin réclame des tendresses.