Sierre, ce 11 avril 1967
Je logeais, il y a de cela, une quinzaine d'années,
chez une bonne dame demeurant Place du Midi à Sion. La pension
où je prenais mes repas, se situait près de la place
de la Planta. Entre ces deux établissements, il m'arriva
une scène comique, dont je fus le seul acteur. Je n'étais
pas somnanbule et pourtant, ce soir-là, ma lucidité
semblait être toute relative.
A l'école Théler, on préparait
fébrilement les examens de Noël. Je travaillais tard
et me levai tôt. Or, un soir, j'appris que ma logeuse devait
prendre, le lendemain, le premier train. Ce fait pour le moins banal
fut, en partie, la cause de ma mésaventure nocturne.
Je me mis au lit vers les onze heures et m'endormis
profondément. Je rêvais de vacances quand, dans une
demi-inconscience, je perçus un léger bruit qui, peu
à peu, se précisa: voilà Madame Germaine récurant
sa cuisine. Je regardai furtivement ma montre: cinq heures moins
cinq... déjà!... Je bondis hors du lit, les yeux alourdis
de sommeil. Maintenant, Mme Germaine réduisait la vaisselle
du petit-déjeuner. Qu'elle se hâte donc, son train
va partir!
Il me restait deux bonnes heures avant le déjeuner;
je me mis donc au travail. Que le temps passe vite quand on étudie!
Voilà déjà sept heures. Je fis mon lit, rangeai
mes affaires puis, la serviette sous le bras, me rendis à
la pension. Mais, oh surprise! la porte était verrouillée.
Serait-on resté endormi? Il était vrai que j'avais
de l'avance sur mon horaire habituel. Je fis donc une promenade
du côté de la gare, histoire de profiter de cette matinée
fraîche de décembre. Dans les rues, quelques passants
déambulaient. J'aperçus même, sous les marronniers,
des amoureux enlacés. A ces heures matinales, cela me parut
insolite. A Sion, les amours dureraient-elles jusqu'au petit matin?
L'animation était vive autour de la gare; le chef des manoeuvres
balança sa palette, l'Orient-Express arrivait en sifflant.
Les voyageurs étaient étrangement alertes. Je baîllai.
Deux saisonniers, assis sur leur malle, roucoulaient un semblant
de romance; ils sentaient l'alcool. A-t-on idée de s'enivrer
à l'heure du café au lait?
Je jette alors un coup d'oeil à la pendule
de la gare... mais.. elle marque minuit trente-cinq! Minuit trente-cinq...
Sept heures cinq... Est-ce possible qu'en gare de Sion, les pendules
électriques donnent les heures à l'envers? A moins
que... Je consulte ma montre à cadran lumineux: elle indique
bien sept heures passées de quelques minutes. Sous le réverbère,
je regarde encore et, que vois-je? ma montre inversée, le
remontoir orienté du faux côté. Le doute s'empare
de moi, ma méprise commence enfin à se dessiner. Pour
plus de certitude, j'accoste un passant:
- Pouvez-vous me donner l'heure?
- Il est exactement minuit trente-six, me répondit-il.
J'éclate de rire. Il a dû me prendre
pour un fou.