par Armand Epiney

 


Sierre, ce 14 novembre 1966

Les belles coutumes du temps passé disparaissent à mesure que le progrès avance.

Il est toutefois heureux de constater que, dans nos vallées surtout, quelques traditions ont résisté aux assauts de la modernité. Telle cette coutume attachante, propre aux Anniviards, qui se nomme "Rogations". Aussi paradoxal que cela puisse paraître, "rogations" est chez nous synonyme de fête bourgeoisiale. Celle-ci a lieu le premier de trois jours de prière.

A huit heures précises, le Conseil in corpore fait son entrée dans l'antique salle bourgeoisiale; il est immédiatement suivi de l'autorité judiciaire, de l'officier de l'état civil, du garde-forestier et du procureur. Ce personnage, quoique dernier sur la liste hiérarchique, possède un très grand pouvoir: c'est lui qui détient les clefs de la cave bourgeoisiale; seul, il est habilité à remplir les channes de vin et à servir à boire aux invités. Il décide, sur préavis du président, de servir telle qualité de vin; la quantité varie selon qu'il est avare ou généreux!

Quand tous les bourgeois ont pris place, le président agite une petite clochette. A cet appel, tout le monde se lève pour implorer les bénédictions du Tout-Puissant.

Après le discours de bienvenue, notre syndic-député passe en revue l'activité de l'exercice écoulé. La lecture des comptes, présentée par le caissier, est comme à l'accoutumée, écoutée dans le plus grand silence. Sur les tables, d'imposantes rations de pain et de fromage sont servies par les "corvées". On boit dans des gobelets en arole qui contiennent certainement deux décilitres! Le ton monte d'une octave.

A onze heures, on frappe à la grande porte. L'assemblée se lève alors pour accueillir et acclamer les "entrages" ou nouveaux bourgeois. Une douzaine de jeunes gens se dirigent, tout émus, vers les tables des autorités. Le président les reçoit avec solennité. Après les exhortations d'usage, l'un d'eux prononce au nom de tous, d'une voix tremblante, son premier discours. Instant historique et émouvant, que nul bourgeois ne voudrait manquer.

L'après-midi se déroule dans une atmosphère plus riante. Le verbe se fait plus facile, parfois haut.

Les ventes aux enchères donnent souvent lieu à une lutte acharnée entre les acquéreurs. On a vu des articles, tels que "cressins", tube de moutard ou autres, atteindre des prix astronomiques.

Une bourgeoisie se distingue par sa démocratie pure. Les bourgeois votent les projets à main levée. Bel exemple de maturité civique et de confiance réciproque!

La journée prend fin par la distribution de la "compra", forme de dividende dont le montant varie suivant l'état de la caisse. Justin a un large sourire: son petit penchant pour les "trois décis" sera assouvi, pour quelques jours au moins.

Puisse cette coutume attachante et sympathique perdurer, pour le grand bien de la commune et de la société.