par Armand Epiney

 


Sierre, ce 9 octobre 1966

Dans notre famille, il est une coutume qui consiste à nous retrouver tous pour les vendanges. Cette tradition nous permet, outre l'aide effective que nous apportons à notre mère, de nous revoir et de reserrer les liens qui, du temps de notre jeunesse, nous unissaient profondément. La bonne humeur, les rires et les chansons font de ce jour une authentique fête de famille.

Avisé une semaine plus tôt, tout ce monde arrive en auto. Il y a grand-maman, belle dans son costume d'Anniviarde, mon petit frère qui n'a pas les bras d'une fille - c'est le "brantier" , il y a aussi Aldo, l'intellectuel, Ernest, l'électricien, Edgar, l'appareilleur... un monde hétérogène et pas vigneron pour un sou! Les épouses aussi sont là, qui donnent un ton gai avec leurs rires intarrissables. Plus timide, presque effacée, la "bonne amie" du petit frère n'a pas manqué le rendez-vous, ne serait-ce que pour entrer dans les bonnes grâces de sa future belle-mère! Et que dire de cette bande de petits mioches qui feront, tantôt, plus de ravage dans la vigne qu'une nuée d'étourneaux? Ils sont si gloutons, ces petits, qu'on les perd déjà dans les sillons, derrière les ceps!

Et, pétaradant, voici déjà l'antique basco, qui grimpe péniblement la côte, chargé de caissettes et de bidons. Il est conduit par Rémy, le garde-forestier. Chacun s'empresse autour du tacot fumant, déchargeant qui, les ustensiles, qui, les victuailles parmi lesquelles on distingue un beau fromage nous arrivant tout droit de l'alpage.

Avant d'entamer le travail, Rémy nous gratifie d'un bon verre de "glacier". Ainsi regaillardis, nous pouvons commencer les vendanges. Chacun s'affaire dans sa ligne, se gardant toutefois de distancer son voisin, pour ne pas le décourager. Tout en allant de sa petite histoire, le plus preste aide discrètement le retardataire. Les ciseaux chantent, les caissettes se remplissent comme par enchantement. Le "brantier" a du travail "plein le dos". Honoré du titre de "métral", ma fonction consiste à compter et recompter les "brantées" et à vérifier les tickets de pesage que le voiturier me remet déjà. La quantité est moyenne mais, quel sondage!... 109 degrés! vous pensez... L'on n'a jamais vu cela dans les parchets de Corin! Les commentaires vont bon train... la fête se poursuit.

Quand le soleil est au zénith, il est temps de penser au dîner. Une grande pierre plate, deux autres dressées de chaque côté, et voilà que le foyer est prêt pour fondre le fromage. La raclette est succulente, le vin est bon... C'est le meilleur moment du jour! J'ai réservé pour tout ce monde un dessert de circonstance: du raisin... mais quel raisin! ... du muscat! On n'en trouve plus à deux lieues à la ronde. D'où vient-il? C'est mon secret.

Le travail reprend, plus lentement, mais les rires se font plus bruyants, les chansons aussi. Les vendanges sont une source de charme et de poésie. Et quelle harmonie de couleurs! Le foulard rouge, à petits pois, de mon épouse se marie si bien avec les feuilles or et rouille du vignoble. Le visage des gamins se confond avec la terre du sillon. Le soir venu, il faudra les laver pour les reconnaître.

La fête touche à sa fin. Les caissettes sont comptées afin de ne point en oublier. On fait le décompte du fruit ramassé. Ce n'est pas la grosse récolte, tant s'en faut. Mais, avoir le coeur en fête, n'est-ce pas l'essentiel? Les dernières embrassades ne sont-elles pas le gage de nouvelles retrouvailles?