par Armand Epiney

 


Sierre, ce 17 mai 1966

En cette veille de Saint Georges, une bise froide souffle rageusement. La couverture de nuages blancs, protection naturelle contre le froid, recouvre le pays. Peu à peu, sous la poussée du vent, les cumulus disparaissent vers l'est, laissant à découvert, un ciel piqué d'étoiles. Le mercure du thermomètre, déjà bien bas, descend encore de quelques degrés.

Dans la plaine, la mobilisation a été décrétée. Les paysans se préparent à livrer une dure bataille contre leur ennemi commun: le gel. Avec angoisse, ils scrutent le ciel à la recherche de quelque hypothétique nuage, dernière chance d'éviter une lutte dont ils ne savent s'ils en sortiront vainqueurs tant cet ennemi est sournois et traître. Mais le froid s'intensifie encore.

A minuit, les premiers feux s'allument sur les hauteurs, dans les vergers de Loye. En quelques minutes, des centaines de flammeroles s'élèvent vers le ciel.

Sur les deux rives du Rhône, les hommes, anxieux, veillent. A la cote d'alerte, ils remplissent de mazout les chaufferettes alignées sous les arbres.

Soudain, toute la plaine s'embrase. Les hommes, armés de torches, allument prestement les récipients. Des milliers de flammes colorées, monte un brouillard brun sale, lugubre, qui se traîne vers l'est, obstruant toute la vallée du Rhône. Sous cette chape sombre, des centaines d'agriculteurs angoissés défendent âprement le verger aux magnifiques promesses.

Sur la route, les camions-citernes livrent sans relâche le premier liquide.

Que de peines, que de courage il aura fallu, ce soir-là, pour tenter d'arracher aux caprices du temps le gagne-pain de toute une population. Travail ingrat, méconnu souvent, que celui de l'agriculteur! Mais la foi et l'amour de la terre font parfois des miracles.