par Armand Epiney

 


Sion, ce 11 octobre 1967

« Le métier est noir mais l’argent est blanc » : telle était la phrase qu’un vieux « magnien » de chez nous aimait à répéter, dans son savoureux patois. Son métier n’était, certes, pas de grand rapport ; il suffisait tout juste à faire vivre lui et les siens. Les mains toujours noires, le cœur léger, l’escarcelle plus légère encore, il parcourait le pays en quête de travail. Se doutait-il un instant qu’il rendait au menu peuple un bien grand service ? En effet, qu’aurions-nous fait, en ces temps où l’argent manquait, de nos ustensiles en fer-blanc, cuivre ou faïence sans le concours de cet humble artisan ?

L’homme, qu’il le veuille ou non, dépend, chaque jour davantage, de ses semblables. Preuve en est le nombre toujours croissant de biens de consommation, produits pharmaceutiques, machines ou autres dont l’individu et, par extension la société ne sauraient se passer. Avons-nous réfléchi un seul instant à la foule impressionnante d’artisans, d’intellectuels, de savants même qu’il aura fallu pour que nous puissions transcrire nos idées ou nos pensées ? Une plume, de l’encre, une feuille de papier : objets on ne peut plus banals et pourtant de première nécessité pour chacun d’entre nous. La conclusion s’impose d’elle-même : tout métier, fût-il le plus humble, a une valeur sociale bien définie.

Le travailleur, qu’il soit de profession libérale ou artisanale, possède-t-il le sens profond de ses responsabilités vis-à-vis de la société et en fonction de la place qu’il occupe ? Un métier doit être avant tout le fruit d’une vocation, une flamme destinée à jouer un rôle déterminé. Responsable d’abord de lui-même, l’homme l’est aussi des autres ; il est partie prenante du destin de l’humanité.

Pour le chrétien, cette petite flamme est appelée à une vocation d’éternité et c’est ce qui lui donne une valeur incommensurable. Emportés que nous sommes par nos soucis quotidiens, par les exigences du rendement ou par l’appât du gain, ne risquons-nous pas d’oublier la vraie valeur de notre métier ?

Quelle que soit la place que nous occupons au sein de la classe laborieuse, persuadons-nous que nous sommes là, non simplement par un simple concours de circonstances, mais parce que l’Artisan suprême a bien voulu nous attribuer un poste qui est, en définitive, la continuation de Son œuvre.