Sion, ce 18 octobre 1955
Psst! Un son de cloche! Je prête l'oreille:
c'est l'écho très lointain de l'Angelus. Zernez doit
être au pied du promontoire où nous nous sommes échoués.
Ce soir, Jean et moi, nous coucherons au coeur du Parc National,
parmi les chamois et les chevreuils, sous les bras protecteurs du
vieil arole solitaire.
La forêt épaisse, dont cette nuit
de fin juillet augmente le mystère, s'endort sous son lourd
feuillage. Nous nous endormons aussi, mais d'un sommeil qui ne dure
pas; le lit de feuilles et de lichens est dur et le froid âpre.
- Faisons du feu!
- Ne sais-tu pas, Jean, que la loi le défend?
Si nous nous faisions prendre par le garde!
Nous ne verrons dons pas nos ombres se profiler
sur un écran de branches ou un pan de rocher. Nous n'entendrons
pas le crépitement joyeux de la bûche embrasée.
Mes dents claquent... Pour sortir de cette obscurité profonde
dans laquelle nos yeux sont plongés, nous portons nos regards
vers la Grande Ourse puis vers la Voie Lactée.
Le calme est total, comme si la Terre avait cessé
d'exister. Le silence n'est troublé, de temps à autre,
que par le hululement sinistre d'un oiseau de nuit. Jean s'est assoupi...
Moi, je veille: "Cet arbre, là-bas... quelle drôle
de forme! Sa silhouette... un monstre décharné!"
La nuit semble éternelle...
Viennent enfin les premiers frôlements de
l'aube sur les monts. Le val, peu à peu, sort de l'obscurité.
Des bruits se multiplient et se confondent. Tout près du
petit lac, quelque chose de gris a bougé: des chamois! Nous
n'étions dons pas seuls.
Au pied du Piz Fier rougeoyant sous les feux du
soleil levant, nous chantons à tue-tête: "Quand
je pense à mon village..."