par Armand Epiney

 


Sierre, ce 16 janvier 1966

Nous sommes le 24 décembre. Les rangées de sapins de Noël qui bordaient les trottoirs de l'Avenue de la Gare ont disparu. Par-ci, par-là, quelques maigres arbustes, aux branches clairsemées et inégales attendent un hypothétique preneur... Pourtant, j'avais promis à ma fille d'apporter à la maison le plus beau "sapinet" de la forêt. Ce ne sont pas ces arbustes défraîchis, boiteux, mal équilibrés qui vont satisfaire les désirs de ce petit bout de demoiselle!

C'est ainsi que, trois bonnes heures plus tard, après avoir subi les morsures du froid et bravé la neige épaisse d'au moins trois pieds, je rentrai chez moi, arborant avec fierté le plus joli petit sapin que le domaine familial eût jamais porté (c'était du moins l'avis de ma fillette).

En effet, notre sapin était fort bien fait. Il n'était ni vraiment vert, ni vraiment blanc, mais un peu les deux à la fois. Comme s'il avait tiré son essence de ses frères les épicéas et de ses cousins les sapins blancs. Ses branches fournies et régulières formaient, en s'élevant, une pyramide parfaite. Sa pointe, droite comme un "i", haute de trente centimètres, était le signe de sa forte constitution et de sa rapide croissance. En quelques années, notre sapin serait devenu un arbre magnifique et, de son tronc épais, quelque scieur de long aurait pu en tirer de larges et belles planches. Mais, tel cet enfant aux promesses certaines que la mort a ravi pour de célestes destins, ainsi notre sapin mourut un jour pour servir une noble cause: orner notre salon durant les fêtes de Noël.

Encore fallut-il l'embellir, le parer de précieux atours. Des mains de femmes, agiles et précises, courent délicatement, de branches en branches, suspendant ici des boules multicolores aux reflets magiques, là des glaçons d'argent et des épis dorés. Leurs doigts de fée enveloppent l'arbre de guirlandes, de cheveux d'ange pendant que je déroule, gauchement, une chaîne de bougies électriques aux contours hélicoïdaux. Le pied de l'arbre est recouvert d'une large bande de papier rocher dans lequel j'enfonce mon poing, façonnant de la sorte un semblant de grotte. Il y a place pour les moutons, le boeuf et l'âne, pour les bergers, et, dans le fond... c'est Noël. Alors, ils sont là: le Petit Jésus dans sa robe de chair rose, Marie en bleu et Joseph... pourvu d'une longue barbe. Ma fillette se pâme d'admiration!

Cher petit sapin, tu abrites, sous tes branches, la plus humble, la plus auguste, la plus sainte famille que la terre ait connue... A quoi doivent rêver tous les petits sapins de la forêt? Et puis, tu as fait descendre sur la terre, pour une enfant de quatre ans, un petit coin de paradis!