Sierre, ce 27 février 1966
Un faible son de cloche monte de la vallée...
Je prête l'oreille: c'est l'écho lointain de l'Angelus
qui parvient jusqu'à nous. Quel soulagement! Zernez, point
terminus de notre randonnée, doit se situer au pied du promontoire
où nous sommes échoués.
Et pourtant, nous ne pouvons songer à atteindre
le village, ce soir encore, car nous avons perdu le sentier à
la nuit tombante. Le hasard a voulu que nous couchions, Jean et
moi, au coeur du Parc National, parmi les chamois et les chevreuils,
sous les bras protecteurs d'un vieil arole solitaire.
La forêt épaisse, en contrebas, dont
cette nuit de fin septembre augmente le mystère, s'endort
sous son lourd feuillage. Harassés, nous nous endormons aussi,
mais d'un sommeil qui ne dure pas. Notre lit de lichens est si dur
et le froid si âpre. Nous grelottons...
- Faisons du feu!
- Ne sais-tu pas, Jean, que la loi le défend?
En effet, les sentiers traversant le Parc sont
bordés d'une multitude d'écriteaux interdisant aux
touristes de faire du feu. Les indicateurs de direction sont par
contre plus rares.
Nous ne verrons pas nos ombres se profiler sur
un écran de branches ou de rochers. Nous n'entendrons pas
le crépitement joyeux de la bûche embrasée et
qui réchauffe!
Nos dents claquent... Nos estomacs sont creux.
Pour sortir de cette obscurité profonde dans laquelle nos
yeux sont plongés, nous portons nos regards vers la Grande
Ourse et la Voie Lactée.
Le calme est total, comme si la terre avait cessé
d'exister. Le silence n'est troublé, de temps à autre,
que par le hululement sinistre d'un oiseau de nuit. Jean s'est assoupi...
moi, je veille...
- Cet arbre, là-bas, quelle drôle
de forme... Sa silhouette... un monstre décharné!
La nuit semble éternelle... Il est vingt-trois
heures seulement.
Peu à peu, le ciel s'éclaire; les
étoiles sont moins denses. Soudain, la lune, de ses rayons
argentés, lèche le faîte des monts.
Sous le vieil arole solitaire, deux hommes fatigués,
ronflent...