par Armand Epiney

 


Sierre, ce 17 janvier 1967

La vie foisonne de tracas, de soucis, de chagrins parfois. Mais, qu'on fasse un retour sur les événements du passé, que voit-on apparaître? Un nombre insoupçonné de bons, de savoureux souvenirs. Cette magnifique ascension, cette fructueuse cueillette de champignons, ces retrouvailles après une orageuse dispute; en résumé, tous ces petits riens qui donnent à la vie un peu de saveur.

Il est d'autres faits, apparemment anodins, mais qui n'en recèlent pas moins un bonheur plus profond, un souvenir plus durable. Telle cette journée, banale en soi, mais qui m'a fait découvrir, dans toute sa plénitude, l'amour d'un père pour son enfant, les élans de tendresse d'un enfant envers ses parents. Cette merveilleuse découverte, je la classe comme le meilleur souvenir de l'année.

Nous étions dans les jours précédant le solstice d'été. Or, le moment arriva de nous séparer de notre plus jeune garçon, inscrit pour un séjour en colonie.

Enfin, nous voilà délivrés, pour cinq semaines au moins, d'un bruyant personnage qui, plus encore, n'était pas toujours bien sage quoi qu'il eut un coeur d'or. Nous avions décidé de ne pas lui rendre visite car le voyage était long et coûteux.

Une semaine, deux semaines s'écoulèrent, trop lentement à notre gré. Notre fils commençait à nous manquer. Il serait déraisonnable, pensions-nous, d'entreprendre un long voyage pour aller embrasser notre garnement qui, onze mois durant, nous menait la vie dure. Mais "le coeur a des raisons que la raison ignore".

Et nous voilà assis dans les fauteuils du parloir, attendant avec l'impatience qu'on devine l'apparition de notre fils.

Il arriva en coup de vent, pâle et haletant... l'annonce de notre visite le rendit muet pour de longues minutes. Serrant de ses petits bras la taille de sa maman, il enfouit sa tête dans son manteau comme pour atténuer un sanglot qu'il tentait vainement d'étouffer. Il pleura doucement. Quand il parvint à se maîtriser, je lui demandai la raison de tout ce chagrin. Il eut alors cette réponse magnifique: "J'étais trop content de vous voir, j'ai pleuré de rire" (il voulait dire de joie). Dès cet instant, nous découvrîmes tout le trésor d'amour que cache un coeur d'enfant. Nous pouvions aussi mesurer la place immense qu'occupe un enfant dans le coeur de ses parents. Nous l'avions ressenti à maintes occasions mais pas aussi intensément qu'en ces heures précieuses.

Lorsque le moment fut venu de nous quitter, ... (ici le texte s'arrête)